Dimanche soir, vous avez écrit : « On se dit jeudi ? »
Lundi, rien. Mardi, vous avez vérifié que le message était bien parti. Mercredi, vous avez relu toute la conversation, deux fois, à la recherche de la phrase de trop.
Jeudi est passé.
Le plus gênant, c'est de vous voir faire : rouvrir la conversation pour rien, écrire un deuxième message, l'effacer. Trois semaines que vous vous écriviez tous les jours, et vous voilà à mener l'enquête sur une blague de la semaine dernière.
Le mot, vous le connaissez : ghosting. Ce que vous cherchez, c'est le reste. Pourquoi. Ce que vous avez fait. S'il faut relancer.
Des chercheurs ont posé la question à ceux qui disparaissent. Leurs réponses sont plus ordinaires que ce qu'on s'invente à minuit, et pas toujours plus douces. Elles n'excusent rien, mais elles aident à ne plus lire dans ce silence un verdict qu'il ne contient pas, et à décider quoi faire cette semaine.
Ghosting : définition d'un mot récent pour un geste ancien
Le ghosting, c'est mettre fin à une relation en cessant de répondre, du jour au lendemain et sans explication. Ghoster, c'est le faire. Se faire ghoster, c'est rester de l'autre côté, avec ses messages sans réponse.
C'est un silence complet, et c'est ce qui le distingue de ses cousins. Quelqu'un qui réapparaît deux mois plus tard comme si de rien n'était fait du zombieing : c'est un ghosteur qui revient. Quelqu'un qui ne vous écrit plus mais regarde encore vos stories pratique l'orbiting. Et quelqu'un qui envoie un message tous les dix jours, juste de quoi vous faire rester, vous laisse des miettes : c'est le breadcrumbing.
Le mot vient de l'anglais ghost, fantôme. Il est assez récent pour n'avoir reçu un équivalent français officiel qu'en 2023 : le Journal officiel du 31 août propose « fantomisation », soit le fait « d'interrompre brutalement et définitivement toute communication avec une personne avec laquelle on entretenait des relations régulières ».
Personne ne dit « fantomisation ». Mais la même fiche donne un synonyme qui en dit plus long : « rupture à l'anglaise ».
On filait à l'anglaise bien avant d'avoir un téléphone dans la poche. L'écran n'a pas inventé le geste. Il l'a rendu facile.
Ghoster quelqu'un : les raisons de ceux qui l'ont fait
Ceux qui ont ghosté quelqu'un donnent surtout deux raisons : quelque chose chez la personne, ou quelque chose chez eux. L'application, qui rend la chose facile, vient ensuite. L'envie de ne pas blesser arrive en dernier.
Trois chercheuses de l'université Érasme de Rotterdam, Elisabeth Timmermans, Anne-Mette Hermans et Suzanna Opree, sont allées leur poser la question. Par des journaux et des magazines de Belgique et des Pays-Bas, elles ont cherché des utilisateurs d'applications de rencontre prêts à raconter les fois où ils avaient disparu, et celles où on les avait laissés sans réponse. Leur enquête, publiée en 2020, en a retenu 328, néerlandophones, de 18 à 59 ans. Parmi eux, 142 ont expliqué pourquoi ils avaient un jour cessé de répondre à quelqu'un. Chacun pouvait donner plusieurs raisons :
- quelque chose chez l'autre ou dans son comportement (67 %) : une personne jugée ennuyeuse, des attentes différentes, mais aussi des messages insistants ou déplacés ;
- une raison qui ne tient qu'à soi (44 %) : pas la tête à ça, quelqu'un d'autre en vue, plus le temps ;
- la facilité de l'application (29 %) : c'est plus simple que de dire non ;
- le sentiment de ne rien devoir (22 %) : on ne doit pas d'explication à quelqu'un qu'on n'a jamais vu en vrai, résume une participante ;
- l'envie de ne pas blesser (16 %).
La liste ne vous ménage pas. Deux personnes sur trois citent une raison qui tient à celle qu'elles ont laissée sans réponse. Donc oui : c'est peut-être vous. Vous l'ennuyiez, vous alliez trop vite, ou vous n'attendiez pas la même chose.
Mais regardez ce que ces cinq raisons ont en commun : aucune ne s'entend dans un silence. La personne qui s'ennuyait, celle qui venait de rencontrer quelqu'un d'autre et celle qui ne savait pas comment vous le dire vous ont envoyé exactement la même chose. Rien.
Un cas est à part. Sur ces 142 personnes, 26 se sont tues parce qu'elles redoutaient la réaction de l'autre, insultes ou harcèlement. Couper tout contact avec quelqu'un d'insistant ou de menaçant, c'est se protéger, pas se défiler.
Ghoster au lieu de le dire : ce que le silence épargne
On ghoste plutôt que de dire que c'est fini, parce que le silence épargne une conversation pénible : à soi d'abord et, croit-on parfois, à la personne qu'on quitte.
Dans un ghosting, il y a deux décisions : arrêter, et ne pas le dire. La première vous concerne peut-être. La seconde ne parle que de la personne qui s'est tue.
Pour sa thèse de psychologie clinique, soutenue à l'université d'Angers en octobre 2025, Léa Jarrier a interrogé vingt jeunes adultes de 19 à 25 ans, tous passés par Tinder. L'un d'eux lui décrit la mécanique : sur une application, quand on n'a plus envie, « il suffit de ne pas répondre », puis : « on n'a pas la réaction directe de la personne en face, on culpabilise moins ».
Vingt personnes ne font pas une statistique. Mais la chercheuse en tire une idée qui dérange : entre gens qui se rencontrent en ligne, le ghosting fonctionne comme un « contrat implicite ». Savoir qu'on pourra « à tout moment se retirer » est ce qui rassure assez pour oser la rencontre. La porte par laquelle on vient de vous quitter sans un mot, vous l'aviez aussi.
Vous l'avez peut-être déjà prise. Ce message d'il y a deux ans, auquel vous comptiez répondre quand vous auriez trouvé les mots.
Reste la question qui vous occupe : est-ce que la personne qui a disparu s'en moque ? Deux chercheurs, YeJin Park, de l'université de New York, et Nadav Klein, de l'INSEAD, l'ont posée en 2024 dans huit expériences sur des liens de toutes sortes, pas seulement amoureux. Leur résultat : ceux qui ghostent se soucient de la personne laissée sans réponse plus que celle-ci ne le croit. Ils se taisent en partie pour ne pas la blesser, et c'est justement ce qu'elle ne devine pas. Un rejet sans explication, résument-ils, mais pas sans égards.
En partie seulement. Dans l'enquête des trois chercheuses, ils n'étaient que 16 % à dire s'être tus pour ne pas blesser. On se tait d'abord pour soi, pour ne pas avoir à chercher les mots ni à regarder quelqu'un les recevoir. Et parfois, donc, en croyant bien faire.
Sauf qu'un silence ne reste jamais vide.




