Le dîner s'est bien passé. Vous avez ri au bon moment, resservi du vin, promis qu'on se referait ça vite.
Puis le trajet du retour. Vous vous repassez la soirée, et vous cherchez le moment où quelqu'un vous a demandé comment vous alliez, puis a attendu la réponse.
Vous ne le trouvez pas. Vous ne l'avez demandé à personne non plus.
Devant votre porte, la phrase est là : je me sens seule. Et l'autre arrive aussitôt : de quoi je me plains, on était huit à table.
Les deux phrases sont vraies en même temps, et c'est le cas le plus courant : la plupart des gens qui se sentent seuls ont du monde autour d'eux. Vous n'êtes ni ingrate ni bizarre. Vous comptez les gens autour de la table, et ce n'est pas le bon calcul. Ce qui manque porte un nom, et pour le retrouver, il faut viser plus petit que « voir plus de monde ».
Si ce soir c'est trop lourd, les lignes d'écoute sont plus bas, avec leurs horaires.
Sentiment de solitude : qui se sent seul en France ?
Près d'une personne sur quatre, et pas forcément celles qu'on imagine.
Chaque année, le CRÉDOC, un centre d'études, pose la question pour la Fondation de France : c'est l'étude Solitudes. En juillet 2025, sur 3 000 personnes de 15 ans et plus interrogées partout en France, 24 % disent se sentir seules « tous les jours ou presque » ou « souvent ».
Si votre tablée ressemblait au pays, vous étiez deux. L'autre n'a rien dit non plus.
Le détail surprend : 37 % des moins de 25 ans et 36 % des 25-39 ans se disent seuls. Le sentiment est aussi plus fort dans les grandes villes : 28 % dans les agglomérations de plus de 100 000 habitants, contre 21 % en milieu rural. Plus de voisins, pas moins de solitude.
On croit la solitude réservée au grand âge. Ni l'étude Solitudes ni l'INSEE ne le confirment : l'INSEE, qui a posé la question autrement en 2022, trouve même un sentiment « peu lié à l'âge ».
L'isolement, c'est autre chose : voir très peu de monde. Dans l'étude Solitudes, il est plus fréquent en milieu rural et entre 40 et 59 ans. Les personnes isolées et celles qui se sentent seules ne sont pas toujours les mêmes. Si c'est plutôt cela qui vous arrive, peu de monde et peu d'amis, une autre page vous attend : je n'ai pas d'amis, par où recommencer.
Se sentir seule sans être isolée : d'où ça vient
On peut voir du monde chaque semaine et se sentir seule : le nombre de gens autour de vous ne dit rien de ce qui se passe avec eux.
En 2015, l'INSEE a posé deux questions à chaque personne interrogée (16 ans ou plus, en France métropolitaine) : voyait-elle ou appelait-elle souvent ses proches, et se sentait-elle seule ? Parmi celles qui se sentaient seules « tout le temps » ou « la plupart du temps », 62 % n'étaient isolées ni de leur famille, ni de leurs amis.
Version téléphone : dimanche, 17 heures, trois conversations de groupe qui s'agitent, et personne à qui écrire que la journée est longue.
Vous pouvez donc cesser de vous répondre « mais j'ai du monde ». Ce n'était pas la question.
Alors, qu'est-ce qui manque ?
Le sociologue Serge Paugam, qui a enquêté sur les liens et la solitude des habitants de la métropole de Strasbourg, ramène ce qu'on attend d'un lien à deux expressions : pouvoir « compter sur » quelqu'un, et « compter pour » quelqu'un.
La première, c'est la protection : qui vous hébergerait, qui vous prêterait sa voiture. La seconde, la reconnaissance : qui a besoin de vous, qui remarquerait votre absence.
On peut donc avoir sur qui compter sans avoir le sentiment de compter. Ça arrive entre amis, en famille, et jusque dans un couple. Votre dîner, c'était ça : sept personnes qui viendraient sans doute vous aider à déménager, et pas une question à laquelle il fallait vraiment répondre.
Dans l'enquête de terrain de l'étude Solitudes, une femme que les sociologues appellent Josiane le dit avec ses mots. Elle a 72 ans, un mari, deux enfants, trois petits-enfants, et des vacances tous ensemble dès que c'est possible. Depuis six ans, elle s'occupe de son mari malade. « On se sent seule et on a l'impression de ne pas être comprise. » Elle parle d'une « solitude noire ».
Elle est entourée. Elle est seule.
Souffrir de solitude : à qui parler quand ça pèse trop ?
Quand la solitude dure et pèse sur vos journées, ne restez pas seule avec elle : parlez-en à un proche, à votre médecin ou à une ligne d'écoute.
Se sentir seule ne fait pas de vous une malade. La solitude qui suit une rupture, un déménagement ou un deuil s'efface le plus souvent avec le temps, note l'Organisation mondiale de la santé dans son rapport de 2025 sur le lien social. Mais quand elle s'installe, elle peut nuire à la santé : les personnes qui en souffrent, selon le même rapport, ont deux fois plus de risques de faire une dépression. Ce chiffre n'est pas là pour vous faire peur : il donne une raison de ne pas garder ça pour vous.
À qui parler, selon votre âge et l'heure (horaires vérifiés le 7 octobre 2026) :
- 3114, prévention du suicide, tout public : 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, gratuit. À appeler si vous pensez au suicide, ou si vous vous inquiétez pour un proche.
- SOS Amitié, tout public : 09 72 39 40 50, 24 heures sur 24, au prix d'un appel local ; tchat de 13 h à 3 h ; messagerie, réponse sous 48 heures. La ligne est très demandée : il faut parfois rappeler.
- Solitud'écoute (Petits Frères des Pauvres), plus de 50 ans : 0 800 47 47 88, tous les jours de 15 h à 20 h, gratuit, anonyme.
- Nightline, étudiants : 0 809 104 104 ou tchat, tous les soirs de 21 h à 2 h 30, gratuit, anonyme.
- Fil Santé Jeunes, 12 à 25 ans : 0 800 235 236, tous les jours de 9 h à 23 h, gratuit, anonyme.
Appeler, c'est déjà dire la phrase à quelqu'un.




